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Le blog des rainettes

Le blog des rainettes

De tout et de rien mais surtout de tout : de l'actualité aux voyages, en passant par la culture, littérature, cinéma, l'Art et jusqu'à la cuisine ou la politique, parfois le tout en même temps à 4 mains, à loisir et à l'envie ! Pourquoi ? Parce qu’un et un font un, parce qu’ils existent, parce que c’est suffisant et insuffisant à la fois, parce qu’ils sont toujours d’accord, parce qu’ils ne sont jamais d’accord, parce qu’il est persuadé d’avoir raison, parce qu’elle sait qu’elle a toujours raison, parce qu’il y aura toujours des questions insolubles, parce qu’il y a trop de personnes porteuses de vérités prêtes à l’emploi, parce qu’il y en d’autres envahies de doutes, parce que la liberté de s’exprimer, de se laisser porter est un privilège dont on n’a pas toujours conscience, parce qu’il faut l’explorer comme on explorerait un nouveau continent . Parce qu’ils ne se prennent pas au sérieux, parce qu’ils se prennent trop au sérieux, parce qu’ils ne peuvent pas se passer d’internet, parce qu’ils aiment réagir, interagir, parce qu’un poste de télé ou un bon bouquin ça n’a pas beaucoup de répartie, parce qu’ils aiment des choses, sont dégoûtés, énervés, par d’autres, parce qu’ils contemplent. Parce qu’IL s’imagine en ermite reculé d’un monde fou au bord d’un étang, parce qu’ELLE veut voir le monde, parce qu’ils ont vu, parce qu’ils ont à voir, parce qu’IL repense la vie, l’univers et le reste dans un trempage hebdomadaire, parce qu’ELLE invente des vies, des univers et des restes dans des nuits blanches quotidiennes, parce qu’ELLE s’ennuie, parce qu’ils sont bavards, parce qu’ils sont timides, parce qu’ils sont différents, parce que les autres sont les autres, parce qu’ils sont de grands gamins et parce qu’ils en ont envie : le blog des reinettes, bavardages avec les grenouilles sur un bord d’étang reculé ou sur un coin de toile pseudo-sociale ! IL et ELLE

Vivre à l'ére du terrorisme

Vivre à l’ère du terrorisme

 

Vivre avec la menace terroriste est une réalité qui s’impose peu à peu à nous, à mesure que la liste des villes frappées par des attentats s’allonge et que les occurrences se multiplient. Comment composer avec une société blessée, vulnérable, avec ce climat de peur, cet état d’alerte permanent ? Comment apprenons-nous à vivre avec cette menace, et surtout, comment apprenons-nous à vivre contre ?

 

Résister à la tentation du repli sur soi et des amalgames

 

Les attentats des dernières années ont remis le débat sur la table : repli ou ouverture à l’Autre ? Exclusion ou inclusion ? Atomisation ou rassemblement ?

Depuis ce soir maudit du 13 novembre 2015, un député fait entendre sa musique à la droite de la droite. Laurent Wauquiez, député LR de Haute-Loire, appelle, de façon récurrente, à la mise en place de camps d’internement administratif pour les islamistes fichés « S ». A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Si le renforcement du pôle judiciaire antiterroriste s’imposait, la situation pouvait aussi justifier l’état d’urgence. Il s’agit avec ces mesures calées sur la loi de 1955 de réduire le circuit décisionnel-opérationnel et d’autoriser de s’affranchir provisoirement du judiciaire. Les assignations à résidence sont ainsi des mesures administratives qui visent toute personne suspecte de porter atteinte à la sécurité de l’Etat. Toute décision se mesure à l’aune de son efficacité.

 

Efficacité policière : le fichier « S » (du moins la moitié concernant l’islamisme radical) se veut un fichier de « signalement », visant sans doute des terroristes potentiels, mais aussi toute personne gravitant ou ayant gravité, volontairement ou non, autour de ces cibles. Instrument de renseignement, il n’est pas dans tous les cas un outil prédictif pour répression. D’où les assignations ciblées. D’où le refus de camps dont l’efficacité serait à interroger compte tenu de leur symbolique, de la stigmatisation à large spectre et d’interrogation sur leur durée. Avec 1955 et les débuts de la guerre d’Algérie, on voit que l’histoire a été convoquée. On pourrait aller plus en amont.

 

Le 12 novembre 1938, un décret-loi permettait l’internement administratif en France des « indésirables étrangers ». Elle fut étendue un an plus tard aux ressortissants français. Plusieurs centaines de milliers furent ainsi internées dans la IIIème République finissante. Cela répondait bien à une logique d’exception : réponse exceptionnelle à situation exceptionnelle, mais il faut aussi prendre en compte la crise profonde de la société, la xénophobie largement partagée que relayait tout ou partie de l’appareil d’Etat. Ainsi, une logique de guerre se trouvait brouillée par des enjeux idéologiques. Efficacité répressive limitée ; instrumentalisation politique ; stigmatisations collectives qui mobilisent les populations ciblées contre l’Etat ; tensions dans la société : les dérives étaient là qui interrogaient la mesure.

Ce sont les mêmes questions que poserait aujourd’hui l’instauration de ces camps qui, en outre, va à l’encontre de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Cela borne aussi, comme par contraste, l’utilisation de l’état d’urgence. Efficacité répressive ; refus de la stigmatisation généralisatrice ; recherche du rassemblement autour des valeurs partagées contre toute logique d’exclusion ; adaptation des mesures à la hauteur de la menace.

Nous vivons depuis des années une crise d’identité nationale. Ce qui se joue aujourd’hui, comme cela se jouait après les attentats de janvier, c’est une ligne de forces antagonistes qui travaille la société française, comme elle la travaillait dans les années 1930. Sur cette période, l’historien Pierre Laborie avait diagnostiqué une crise d’identité nationale. C’était le temps de la perte des repères hérités de la Révolution française, celui de l’atomisation de la société, du repli sur soi, du rejet de l’Autre. L’opinion dominante était un mixte de xénophobie, d’antisémitisme, d’anticommunisme et de pacifisme. Or, on fêtait alors le 150e anniversaire de la Révolution française. On aurait dû y trouver les ressources du sursaut ; la commémoration fut comme évitée.

 

A bien des égards nous vivons depuis des années une crise d’identité nationale. Le repli sur soi, le rejet de l’Autre, la recherche du bouc-émissaire, la stigmatisation généralisatrice, la perte des repères républicains fouraillent le corps social. On pouvait penser que les attentats de janvier allaient changer les choses. En un dimanche de mobilisation inédite, le 11 janvier 2015, la mémoire fut à nouveau convoquée, comme souvent dans les mobilisations du présent, comme toujours en France. On en appela à la glorieuse Révolution, de la prise de la Bastille à la déclaration des droits de l’Homme et au sursaut patriotique de 1792-1793. Pourtant, mois après mois, l’effritement fut de mise. La montée en puissance du Front national et ses valeurs d’exclusion si traditionnellement ancrées dans l’histoire longue de l’extrême droite française, reprenaient le dessus. Le FN fonctionne au fond comme un marqueur de crise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les attentats de novembre 2015 ont remis le débat sur la table. Repli ou ouverture à l’Autre ? Exclusion ou inclusion ? Atomisation ou rassemblement ? Cloisonnement des revendications communautaires ou priorité donnée au socle partagé de valeurs héritées de la Révolution et relayées, depuis, par les dreyfusards et la Résistance ? Là se trouve l’alternative à laquelle est confrontée la société française. Une alternative qui montre aussi toutes les dimensions de la guerre en cours. Seuls les pacifistes, suisses de la pensée et de l’action, peuvent négliger l’importance d’un engagement militaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au demeurant la prise d’otages de Bamako nous a rappelé que l’intervention au Mali a permis à ce pays et au monde d’éviter un nouveau Rwanda. Tel fut le cas aussi en Centre-Afrique.
Encore la guerre doit-elle être justement menée. Les actions de police et de justice en France même sont dans le continuum de la réaction d’un pays en guerre. Mais, dans le même temps, le combat est culturel : si le combat est perdu sur ce terrain dans la société française, si l’affirmation des valeurs baisse, même une victoire militaire serait une illusion. Mais le social et l’économique ne sont jamais loin. Les thématiques d’exclusion auront d’autant moins de prise que les résultats sur ce front redonneront espoir en l’avenir.

 

 

Si l’on doit résister à une chose aujourd’hui, c’est à la tentation séparatiste qui traverse la société française. Un séparatisme qui n’a rien à voir avec celui que nous connaissons : il ne vient pas de minorités qui souhaitent l’indépendance ou une plus large autonomie, il émane d’une partie du groupe majoritaire qui cherche à éloigner des minorités définies par leur religion, leur origine ou leur couleur de peau (les Roms, les Noirs ou les présumés musulmans). Ce séparatisme ignore la question sociale, comme il ignore nos responsabilités dans le chaos proche-oriental : il cherche à établir et maintenir une frontière symbolique, juridique, politique et médiatique entre les «vrais Français» ou les minorités acceptables jugées assimilées, d’une part, et ceux dont les croyances ou les modes de vie sont jugés inadaptés, inassimilables ou inintégrables, d’autre part.

 

Ce séparatisme a toujours existé, il a même été organisé juridiquement pendant la période coloniale, mais il a pris, depuis les années 1980, une autre dimension. Ce qui est nouveau, c’est qu’il est aujourd’hui proclamé au nom de valeurs progressistes. A côté ou à rebours d’un séparatisme d’extrême droite, s’affirme désormais un séparatisme républicaniste qui tend à atrophier et étouffer le débat public : ces discours d’exclusion et de délégitimation, parfois prononcés au plus haut du gouvernement, sont relayés par une petite armée d’essayistes-éditorialistes hypermédiatisés qui tentent d’intimider tous ceux qui considèrent que les désaccords n’empêchent pas d’assumer un destin commun.

Ils fonctionnent un peu comme si la République était un club privé dont ils seraient les videurs : postés à l’entrée, ils désignent ceux qui peuvent entrer et ceux qui doivent rester dehors. Ils agissent comme s’ils étaient les douaniers de l’identité nationale, comme si la République était une chasse gardée qui leur appartenait en propre. L’espace public est saturé de ces séparatistes; les voies et les idées hétérodoxes disparaissent peu à peu.

 

Il faut résister à ce mouvement, car il devient très compliqué, dans ces conditions, de faire société. Ce séparatisme légitime en effet, jour après jour, des discriminations massives sur le marché du travail ou du logement qui fragilisent le corps social et ont des conséquences dans la vie quotidienne des minorités. Le ressentiment ainsi produit servira de carburant à une autre propagande séparatiste. Non pas celle qui se fonde sur l’idée de pureté républicaine mais celle des terroristes, qui se fonde sur l’idée de la pureté théologique. Au fond, ces deux séparatismes n’envisagent pas d’avenir commun en dehors d’une soumission de leurs cibles. Ils partagent l’idée, sous-jacente, que ces dernières sont expulsables. Résister, c’est choisir un avenir commun.

 

Peur, colère, résignation, habitude…

 

Avec les attentats de Madrid, Paris, Bruxelles, Londres, le citoyen occidental européen a compris que la guerre était ailleurs que sur son écran de tablette ou de smart-phone, qu’il lui suffisait d’ouvrir la fenêtre ou de marcher dans la rue pour se retrouver sur un théâtre d’opérations. Chacun a compris qu’il était en première ligne, cette fois-ci et la prochaine. Lui, le civil, pas formé et peu informé...

Depuis, on nous exhorte à la vigilance mais nous souhaitons tous reprendre une vie normale, dépasser notre angoisse et notre peur à l’idée de se retrouver en terrasse ou dans un train bondé... Mais comment faire ? Que faire si ça recommence ?

Après les attentats du 13 novembre 2015, le Premier Ministre, Manuel Valls, a souhaité favoriser la mobilisation des citoyens eux-mêmes : l’affiche «Réagir en cas d’attaque terroriste » est publiée sur le site du gouvernement et ses autres supports web. C’est le lancement d’une campagne de communication sans précédent qui a pour objectif de sensbiliser chacun d’entre nous, au risque auquel il pourrait être confronté, en lui inculquant des réflexes simples destinés à le protéger et à sauver des vies : s’échapper, se cacher, alerter.

Conçue sous la direction du Service d’Information du Gouvernement (SIG), l’affiche donne au citoyen, non seulement, une méthode tactique en trois étapes mais lui rappelle aussi les règles élémentaires en matière de vigilance : repérer les issues de secours, signaler un comportement suspect sans colporter de rumeurs... La prévention reste la meilleure façon de déjouer une attaque terroriste et de sauver des vies. La méthode « S’échapper, Se cacher, Alerter », recommande des actions simples et concrètes. Certains gestes relèvent du bon sens, d’autres ne sont pas toujours connus ou évidents. Mais tous contribuent à l’assimilation de réflexes qui peuvent sauver. La première réaction doit toujours être l’évasion. Dans l’hypothèse où s’échapper n’est pas possible, il faut chercher un abri où se cacher. Et une fois en sûreté, il faut alerter les forces de l’ordre et attendre les secours d’urgence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour établir cette méthodologie d’actions, les termes et les illustrations ont été soigneusement réfléchis et choisis sur le modèle des consignes de sécurité à bord des avions de ligne : les codes visuels de l’affiche concentrent l’attention du lecteur sur les comportements salvateurs. Cela permet notamment d’éviter les effets anxiogènes.
Les modalités ont été adapté à tous des publics différents, des crèches aux élèves de la maternelle à la terminale, des supermarchés aux salles de spectacles, des maires aux chefs d’entreprises, chacun a ses consignes adaptées, simples, claires et qui se veulent efficaces.

Dès lors, ces consignes citoyennes apparaissent comme la première pierre d’une ère nouvelle où la «culture de la sécurité » incombe à chacun d’entre nous.

 

 

Bien sûr qu’il faut se recueillir, se réunir, se souvenir, mais il faut surtout cesser de penser que voter une fois de temps en temps suffit à exiger de tous les hommes politiques que des sommes considérables soient investies en matière d’encadrement scolaire, culturel, sportif. Seule la culture peut combattre les dogmes, quels qu’ils soient, en les précipitant dans des réalités mouvantes, en les historicisant. Bâtissons des écoles, des maisons de la culture, des salles de concert, des théâtres… En prenant l’argent des jeunes entrepreneurs «pigeons», des joueurs de football, des gens qui gagnent plus d’un million d’euros, et celui des revenus du capital, pour citer de récents débats obscènes… Les moyens existent. C’est un choix politique que de les collecter et de les affecter ici ou là.

 

Il faut augmenter considérablement les moyens du renseignement et de la répression face aux menaces réelles, et non pas contre les voleurs de poules. Nous savons les risques d’une surveillance accrue, mais nous sommes suffisamment vieux en démocratie pour surveiller ceux qui nous protègent. Nous avons des associations, des syndicats, des journaux, des observatoires pour veiller aux débordements inévitables.

 

Un dernier point : cessons de penser que la compréhension de cette sauvagerie s’apparente à sa justification. On ne doit pas s’attaquer aux seuls effets mais aussi aux causes en Syrie, à l’intérieur du monde musulman, et, pour cela, dire que c’est notre politique occidentale de vainqueurs de la première guerre mondiale, puis notre politique coloniale, puis néocoloniale qui a depuis un siècle créé le chaos. Nous avons taillé les territoires, vendu des armes et des centrales nucléaires, acheté du pétrole et du gaz, fait et défait des gouvernements jusqu’à cette dernière guerre en Irak et l’occupation du pays, d’où est né ce prétendu Etat islamique. Et nous sommes des amis de l’Arabie saoudite et du Qatar, qui financent les intégristes de tout acabit. N’aurait-il pas fallu manifester contre la vente d’armes à l’Arabie ou boycotter le PSG, propriété du ­Qatar?

 

Rassemblons-nous donc, pas seulement pour nous consoler mais pour résister à tout ce qui nous empêche de vivre mieux et plus longtemps, pour faire de la politique par tous les moyens possibles et sur tous les fronts, et tous les jours sans délégation.

 

Résister à la surenchère sécuritaire

 

Il est très difficile de qualifier juridiquement ce terrorisme global. Les attentats du 11 septembre 2001 auraient pu être qualifiés de crimes contre l’humanité au sens du statut de la Cour pénale internationale : une attaque « généralisée ou systématique lancée contre une population civile et en connaissance de cette attaque » par un Etat ou par « une organisation ayant pour but une telle attaque ». Les Etats-Unis ont préféré la qualification d’acte de guerre, ce qui permettait à la fois de transférer les pleins pouvoirs au président et d’invoquer l’agression, au sens du droit international, pour justifier la légitime défense dans une conception dite préventive qui va très loin puisqu’elle a conduit à l’intervention en Irak, avec la suite que l’on sait.

Le terrorisme est incriminé par le code pénal français, où l’on trouve aussi le crime contre l’humanité. On peut parler de guerre, pour marquer la dimension tragique, mais l’Etat islamique n’est pas un Etat au regard du droit international, même s’il devient de plus en plus un Etat de fait. On raisonne avec des outils, antérieurs à la mondialisation, qui postulent des Etats souverains et un droit international de type interétatique.

La mondialisation a renforcé les interdépendances entre Etats. Une communauté mondiale est en train de se constituer, mais sans les concepts juridiques qui répondraient à cette situation nouvelle dite « postmoderne », où se confondent, comme dans les sociétés pré-étatiques, guerres et crimes.

 

On aurait besoin d’une déclaration d’interdépendance à l’échelle mondiale accompagnée d’un principe de solidarité planétaire et de coresponsabilité. De ce point de vue, le terrorisme pose la même question que le réchauffement climatique : qui est le gardien de la Terre face aux dérèglements climatiques ? Qui est le gardien d’une paix durable face au terrorisme global ? Comment adapter la gouvernance mondiale afin de garantir l’intérêt mondial d’une terre habitable ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un nouveau cadre juridique international est nécessaire pour assurer la protection de ces biens communs mondiaux. Au XVIIIe siècle, la communauté internationale luttait contre ceux que l’on appelait à l’époque les ennemis du genre humain, c’est-à-dire les pirates. Les terroristes sont peut-être les pirates du XXIe siècle.

 

L’état d’urgence est-il une mesure adaptée et une décision légitime ?

Il valait mieux utiliser la loi de 1955 qui permet l’état d’urgence que l’article 16 de la Constitution qui confère les pleins pouvoirs au président de la République. Le chef de l’Etat n’avait pas d’autre choix s’il voulait riposter de façon extrêmement rapide et visible contre les agresseurs. En revanche, dans la durée, cette situation appelle sans doute une mise à jour de nos institutions. Mais cela ne peut se faire, comme le président l’a rappelé, que dans le cadre de l’Etat de droit et des engagements internationaux de la France.

 

Au premier rang de ceux-ci figure la Convention Européenne des Droits de l’Homme, qui admet des dérogations en cas « de guerre ou d’autre danger public menaçant la vie de la nation », mais dans « la stricte mesure où la situation l’exige ». En ce cas, un Etat peut déroger à un certain nombre de droits fondamentaux en prévoyant des mesures limitant, par exemple, le respect de la liberté, de la vie privée ou de la liberté d’expression. Tout ceci à la condition qu’on ne touche pas à ce qui est qualifié de droit indérogeable, c’est-à-dire essentiellement le droit au respect de la dignité qui interdit la torture et autres actes inhumains, même contre des « barbares ». Les perquisitions extrajudiciaires, qui restreignent le respect de la vie privée, tout comme l’assignation à résidence dans des conditions dérogeant au respect de la liberté d’aller et venir, seraient sans doute admises dès lors que le Conseil de l’Europe serait informé des mesures prises et des motifs indiqués. La situation est très différente aux Etats-Unis, où l’état d’exception ne peut être invoqué qu’à travers l’état de guerre, et sans contrôle international.

 

Proroger d’emblée de trois mois l’état d’urgence n’était-il pas risqué ?

Si nous sommes effectivement engagés dans une « guerre » contre le terrorisme global, elle va durer longtemps. Le risque est, au motif de défendre les valeurs humanistes, de les mettre en danger, comme l’ont fait les Américains en autorisant la torture et en ouvrant Guantanamo. Le risque est aussi que le droit dit d’exception devienne la règle car la difficulté sera de mettre un terme à ces mesures. Dans une guerre, les processus habituels de pacification sont des traités de paix. Là, on imagine mal avec qui conclure un traité de paix. Dans une telle situation dont on ne voit pas la fin, il serait nécessaire d’adapter le cadre juridique international. En attendant, on est contraint de faire du « bricolage » et d’utiliser le cadre ancien pour faire face à une situation nouvelle.

 

La multiplication des lois sur la sécurité ces vingt dernières années ne réduit-elle pas l’intérêt relatif de l’état d’urgence ?

Il est vrai que, en droit interne, les textes permettent déjà beaucoup de choses et sans doute, y a-t-il aussi un effet d’affichage dans le recours à la loi sur l’état d’urgence. L’inquiétant est que chaque attentat terroriste est suivi d’un renforcement de l’arsenal législatif, sans résultat satisfaisant. Il y a là une sorte de course qui, à terme, pourrait être mortelle pour la démocratie.


 

Comment nos voisins traitent-ils ces sujets ?

La loi fondamentale allemande a prévu un « état de nécessité », intérieur et extérieur, mais se limite à un transfert de pouvoirs au chancelier, sans suspension des droits fondamentaux. Le droit constitutionnel allemand est dominé par la volonté de maintenir, dans la mesure du possible, toutes les garanties de l’Etat de droit, même dans des circonstances exceptionnelles. En Espagne, la Constitution de 1978 définit trois états dits provisoires (état d’alerte, état d’exception et état de siège) et distingue le cas du terrorisme, mais précise les droits qui pourraient être suspendus.

En France, il n’y a dans la Constitution aucune disposition sur le terrorisme. Or, la situation a changé depuis 1958, avec l’ampleur qu’a pris le terrorisme, mais aussi avec l’entrée en vigueur de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Si l’on change le cadre des transferts de pouvoirs, il faudra préciser la durée, les conditions, les garanties et les limites, y compris les droits auxquels il ne peut, même temporairement, être dérogé.

Le droit d’exception et la justice risque de devenir la règle, la justice prédictive et la course à la répression pourraient être mortelles pour la démocratie.

 

 

Et dans d’autres pays frappés par le terrorisme sur d’autres continents, comment ça se passe ?

 

IRAK

A Bagdad, le risque terroriste a amené à un cloisonnement de la société. Ainsi les institutions, les ambassades, les résidences des personnalités politiques sont concentrées dans la « zone verte », cerclée de hauts murs et où l’on n’entre qu’avec un badge ou une invitation. Le reste de la population habite dans la « zone rouge ».

 

ISRAEL

 

En Israël, les attentats sont une réalité avec laquelle il faut régulièrement composer. Cette violence, la société tente de la conjurer au quotidien, en vivant, en sortant, en faisant tout pour que la vie suive son cours. Mais aussi en s’armant pour se protéger.

Dans une étude de 2003, Israël-Bernard Feldman, psychologue, psychiatre et victimologue montrait qu’après la vague d’attentats-suicides entre 2000 et 2002, seuls 9 % de la population israélienne souffraient de stress post-traumatique – contre 30 % aux Etats-Unis après le 11 septembre. « Plusieurs recherches indiquent que, psychologiquement, la société israélienne résiste mieux que d’autres au terrorisme. Sans doute parce que, dans ce petit pays, la solidarité est très forte. Mais aussi parce que les victimes d’attentats sont prises en charge gratuitement et sans limite de durée par l’Etat, qu’il existe des dizaines d’associations de soutien et de groupes de parole dans toutes les langues. »

 

En parallèle, « les Israéliens s’interdisent toute faiblesse ». Et ils font tout pour qu’après la violence, la vie reprenne son cours, le plus vite possible.

Suite à la multiplication des attaques au couteau, la population est encouragée à s’armer. Le maire de Jérusalem, Nir Barkat, encourageit lui-même ses concitoyens à s’armer et à le montrer. Les demandes de port d’armes, les ventes de coups-de-poing américains, de matraques télescopiques, de bombes lacrymogènes ont aussi grimpé en flèche.


Le gouvernement doit faire en sorte de canaliser l’agressivité, le désir de vengeance.

 

Depuis les années 1990, chaque logement nouvellement construit ou rénové doit légalement comporter une merhav mugan dirati, une chambre forte ou mamad.

En béton armé, dotée d’un système de ventilation autonome et d’une porte blindée, cette pièce doit servir d’abri à toute la famille en cas d’attaque chimique ou d’explosion. Mais ces chambres fortes sont surtout conçues pour les alertes aux roquettes comme Netanya en a vécu en 2006, lors de la guerre du Liban, ou comme cela se produit dans le reste du pays, à chaque conflit dans la bande de Gaza. La mamad est l’exemple typique qui montre que les Israéliens ont accepté le risque de guerre. Mais contrairement aux abris construits dans les années 1960, souvent dans les sous-sols des immeubles, les mamad font désormais partie intégrante des logements. La chambre forte peut être une arrière-cuisine ou un débarras. Mais cette pièce sécurisée fait aussi fonction de tranquillisant, quitte à être un placebo.

 

KENYA

En 1998, un terrible attentat faisant des centaines de morts et des milliers de blessés secoue Nairobi. C’était encore l’enfance des attentats, lorsque leur scénario ne s’attachait qu’aux cibles prioritaires : ici l’ambassade américaine. Depuis, c’est la frappe aveugle, indistincte, qui a pris le relais.

Une unité d’entraide s’est alors développée, au-delà des guerres, des ethnies, des rancœurs, tout le monde devenait généreux dans l’aide. Cette unité kényane que personne n’avait osé imaginer, semblait, tout à coup, s’imposer comme une évidence. Il y avait là au moins quelque chose à quoi se raccrocher, pour calmer la douleur de ne pas comprendre pourquoi un cheikh mystérieux, caché au fond de l’Afghanistan, avait décidé de s’en prendre aux wananchi qui mettaient pourtant un point d’honneur à ne pas se mêler des affaires internationales. On le devine, cette unité était plus que fragile. Il faudrait en prendre soin, s’attendre à la voir dépérir.

En revanche, pour ce qui est du recours à cette violence, les bombes aveugles, bientôt les enlèvements, les assassinats, tout l’arsenal du terrorisme, il allait falloir vivre et mourir avec. Un nombre croissant de pays de la région allaient être touchés, jusqu’aux Etats-Unis, comme chacun sait. Comme à Nairobi quelques années plus tôt, on s’y était imaginé hors d’atteinte. Ce qui est mort à Nairobi en 1998 est mort à New York en 2001, à Paris le 13 novembre 2015 et à Londres ce printemps. Il n’y a pas la moindre justice à partager cette injustice-là.

Alors peut-être cela vaut-il la peine de réfléchir à ce qui est arrivé au Kenya lorsque cette chose si difficile à définir, l’irruption de risques incompréhensibles dans la vie, dans la rue, vient perturber la façon dont chacun ressent la logique de son environnement. Seule constatation : au Kenya, il a fallu s’habituer. A la gêne de tous les jours : les fouilles en bas des immeubles, portiques, détecteurs de métal, et ainsi de suite. Cela n’a pas empêché les autres attentats. Tir de missile contre un avion israélien (2002), attaque du centre commercial Westgate (2013), de l’université de Garissa (2015).

L’attentat de 1998 ouvrait en fait une nouvelle ère, mais nous ne le savions pas. Un monde était bien mort, même s’il était difficile de le définir. Bientôt, on commencerait à confondre les dates, les tactiques de l’horreur, les groupes djihadistes. Etaient-ce les Chabab somaliens qui avaient attaqué Westgate, où une branche locale opérant sous leur bannière ? Des spécialistes se penchaient sur la question avec des airs doctes. Dans la rue kényane, on ne connaissait que le prix du sang, et comment on vit avec la menace jusqu’à l’oublier. Jusqu’à la prochaine fois...
 

ELLE

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